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Rubrique Fantaisie

Le mariage de l’océan et de l’espace
La mer domestiquée ?

Bruno Voituriez - Octobre 2012


Il y a trois sortes d’hommes disait paraît-il Aristote : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer.

Qui sont donc ces marins qui, ni vivants ni morts, arrivaient ainsi à s’extraire des pesanteurs terrestres et, une fois l’horizon des terriens franchi, étaient happés par l’océan, hors du temps et de l’espace, les seuls peut-être à connaître ainsi un sentiment d’éternité ?

 

Les découvreurs, navigateurs partant à l’aventure sans toujours très bien savoir où ils allaient tel Pythéas qui, sachant que la Terre est ronde et son axe de rotation incliné, part à la recherche du soleil de minuit et du cercle arctique qu’il trouve, et découvre Thulé et la banquise.

 

L’océan est alors un obstacle où le navigateur, angoissé comme Christophe Colomb, englué dans la Mer des Sargasses, scrute avidement l’horizon, espérant qu’enfin il s’efface devant la Terre promise où il retrouvera enfin ses repères. Terre ! Terre ! hurle de joie la vigie. L’Éden enfin ! Après des jours d’angoisse sur cet océan mystérieux qui n’offre aucun repère et dissimule soigneusement ses entrailles.

 

Les seuls repères viennent de l’espace, déjà, du soleil, des étoiles qui permettent au moins de connaître la latitude, en attendant qu’au 18ème siècle la course à la détermination de la longitude entre les nations maritimes s’achèvent par la victoire de l’Angleterre qui, grâce au chronomètre de Harrison devient maîtresse du temps.

 

L’océan, «terre toujours vierge» oserait-on dire, la seule que l’on ne s’approprie pas. L'océan, au fur et à mesure que continents et îles se découvrent et que la géographie de la planète se précise, devient aussi un espace de liberté dont les premiers à profiter sont les «gibiers de potence» que sont corsaires et pirates et aussi, comme il se doit, un champ de bataille. Pirates, Corsaires et Amiraux réunis maintenant dans les mêmes gloires littéraires et cinématographiques.

 

La géographie de la surface de l’océan est maintenant bien connue, les satellites (GPS, Galileo) assurent la maîtrise de la navigation, et des routes maritimes sont tracées. Grâce aux satellites toujours, on mesure et prévoit le vent, les vagues et les courants marins….La surface de la mer est maîtrisée et sous surveillance. Et pour la liberté, elle reste quand même un terrain de jeu pour les plaisanciers…….L’océan, comme toute la Terre, maintenant est ficelé dans ses longitudes…..L’homme qui va sur la mer est devenu un homme banal. Il n’a plus besoin de regarder le ciel et les étoiles. Il est lui aussi entortillé dans la «toile», et le navire qui le transporte ne largue pas vraiment les amarres.

 

 

 

 

 

On prête à Alexandre le Grand d’avoir été le premier plongeur atteignant 10 mètres de profondeur à l’aide d’une cloche à plongée. Rien de bien grave, simple piqûre, qui ne mettait pas en cause la virginité de l’océan dont les profondeurs étaient à l’abri de tous les regards protégées par une surface dont la couleur n’est généralement que le reflet du ciel.

 

Pourquoi d’ailleurs chercher à aller voir sous l’eau. On ne peut pas y vivre et en dépit de tous les rêves bessoniens, l’homme mammifère issu sans doute de l’océan ne peut y retourner sans emmener sa maison et son atmosphère avec lui. Pas besoin de se risquer sous l’eau pour attraper les poissons que l’on sait piéger depuis la surface.
 

 

 

Mais voici que l’océan fait encore obstacle aux liaisons intercontinentales, télégraphiques cette fois. Pour poser les câbles, il faut connaître la topographie des fonds marins et donc les explorer. Mais l’océan résiste. En 1846, dès le début de ce qui fut sans doute le premier véritable programme d’océanographie (consacré à l’étude du Gulf Stream), le brick Washington agressé par un cyclone vengeur fit naufrage ce qui valut au Gulf Stream le surnom de «roi des tempêtes».

 

 

 

 

 

 

Non l’océan ne se laissera pas pénétrer si facilement !

La glorieuse expédition du Challenger qui en près de quatre ans (1872-1876) parcourut les océans, fit une ample moisson d’échantillons : 362 stations, 492 sondages profonds et 133 dragages. Énorme pour cette époque à laquelle on ne connaissait rien, mais dérisoire à l’échelle de l’océan. Rien d’inquiétant encore pour l’océan qui ne se dévoile que relativement peu. Car l’océan dispose d’un formidable atout pour se dissimuler : avec la complicité de l’atmosphère auquel il est associé, il change tout le temps. Et les seuls moyens d’exploration disponibles, les navires plateformes éminemment instables, n’étaient pas à la hauteur de la dimension des océans et de leur fantaisie. Ils sont poussifs et ont une autonomie réduite : ils ne peuvent couvrir en une campagne de mesures qu’une infime partie de l’océan qui en outre n’est plus, en fin de campagne, ce qu’elle était au départ !

Ainsi, Henry Stommel, un des plus grands océanographes du XXème siècle pouvait dire en 1955 : «Faute d’observations l’océanographie est surtout le fruit de l’imagination des océanographes».

L’année géophysique internationale 1957/1958 va tout bouleverser.

L’océanographie devient alors une science de la Terre, une géoscience, à part entière.

Pour la première fois les nations océanographiques qui jusqu’alors travaillaient chacune pour soi vont se liguer et coopérer pour se mettre, en mobilisant de nombreux navires en même temps, à l’échelle de l’Océan.

Les dates étaient bien choisies ou les dieux furent favorables : le phénomène El Niño se manifesta et l’on put alors découvrir que loin d’être un phénomène local limité aux côtes péruviennes, c’était une perturbation à l’échelle de tout le Pacifique équatorial.

Coïncidence heureuse c’est en 1957/1958 que furent lancés les premiers satellites. L’homme découvrit qu’en envoyant ainsi dans l’espace des «yeux artificiels» auxquels il déléguait l’observation de la Terre, il la voyait enfin comme une planète entière.

 

L’océan allait être obligé de se dévoiler dans sa totalité et ses caprices : méandres, tourbillons et autres variations qui déroutaient l’observateur impuissant n’échapperaient pas à cet Argos spatial qui n’a peut être pas encore cent yeux mais à qui rien n’échappe. Faisant fi des quelques kilomètres d’eau qui les recouvre, cet observatoire spatial multisatellitaire permet de cartographier les fonds océaniques (monts sous-marins, rides etc….).

 

 

Il observe en permanence les variations du niveau de la mer

 

 

et celles des courants,

 

 

mesure les vents qui entraînent l’océan, permet de calculer les échanges thermodynamiques entre l’océan et l’atmosphère qui contrôlent le climat.

 

Il permet aussi de déployer dans tout l’océan un réseau opérationnel d’observations et de mesures : ce sont 3500 flotteurs qui sondent ainsi en permanence l’océan de la surface jusqu’à 2000 mètres.

 

 

L’océan a perdu son indépendance comme naguère l’atmosphère : on peut le mettre en entier dans un ordinateur qui devient un laboratoire d’études grâce auquel on peut expérimenter sur l’océan, mais aussi le prévoir au bénéfice des transports maritimes, de la navigation, des travaux en mer, de la pêche, de l’environnement littoral, de la lutte contre les pollutions etc….
 

Ouranos a vaincu PoséÏdon. Il reste quand même une espèce d’hommes qui va sur la mer et qui sait jouer avec elle : poètes, musiciens, peintres... et ils ont l’éternité avec eux parce que sur mer et dans leur tête l’instant est éternel.